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Les luthiers français bientôt privés de bois pour leurs archets

Les luthiers français bientôt privés de bois pour leurs archets

Par Thierry Hillériteau

Publié le 30 septembre par Le Figaro

ENQUÊTE - Le possible relèvement du niveau de protection de cette essence du Brésil, nécessaire à la fabrication des archets, alarme les musiciens.

C’est un artisanat d’art qui a acquis ses lettres de noblesse en France à la fin du XVIIIe siècle. C’est un métier qui pourrait figurer dans quelques années sur la liste des professions en voie d’extinction. L’allumette qui a mis le feu aux poudres, embrasant d’abord le milieu confidentiel des archetiers avant de se propager au monde de la lutherie et toute la filière musicale, c’est une proposition en apparence anodine du Brésil.

Dans la perspective de la prochaine Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (Cites), du 14 au 25 novembre au Panama, le pays propose de transférer Paubrasilia echinata, espèce endémique de la forêt atlantique du Brésil aussi appelée pernambouc, de l’annexe II à l’annexe I de la réglementation Cites. « En clair, il nous sera définitivement impossible de nous réapprovisionner en pernambouc une fois nos stocks épuisés, fulmine l’archetier Edwin Clément. Or celui-ci est indispensable à la fabrication des archets. C’est la disparition programmée de la profession, malgré ses efforts depuis plus de vingt ans pour aider à la préservation de l’espèce!»

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«Cette annonce a été vécue par les luthiers comme un électrochoc», confirme Coraline Baroux-Desvignes. La déléguée de la CSFI (Chambre syndicale de la facture instrumentale) dénonce une mesure «totalement disproportionnée». Si tous les archetiers sont conscients des menaces qui pèsent sur l’espèce, victime à l’époque coloniale de surexploitation comme bois de teinture, «suggérer que ces artisans mettent aujourd’hui en péril l’espèce, surtout menacée par le déboisement ou le démantèlement du système agroforestier cacao-cabruca, est une aberration», poursuit-elle. Sans cacher son inquiétude quant à la disparition des 109 archetiers français en activité (15 % de l’activité mondiale). «On a déjà connu ça avec les ivoiristes et les écaillistes, dont le savoir-faire a totalement disparu», prévient l’archetier Arthur Dubroca. Installé dans le 17e arrondissement de Paris, ce dernier estime qu’il pourra tenir dix à vingt ans avec ses stocks. «J’ai de quoi finir ma carrière. Mais pour mon associé plus jeune, comme pour un grand nombre de professionnels, ce sera la fin pure et simple. Or l’archèterie est partout dans le monde un symbole de l’excellence à la française», rappelle-t-il. Ce que confirme le violoniste et chef Jean-Pierre Wallez, qui dénonce une «proposition de technocrates aussi insupportable que ridicule. Les archets français sont des chefs-d’œuvre recherchés dans le monde entier!»

Le Pernambouc, une espèce endémique de la forêt atlantique du Brésil, menacée d’extinction, dont le commerce, l’exportation et la circulation pourraient être interdits. BrazilPhotos / Alamy via Reuters Connect

Si le ministère de la Culture comme celui de l’Économie ont assuré à la CSFI suivre le dossier de près, «aucune position claire n’a pour le moment été signifiée par la France, là où plusieurs pays comme l’Autriche ou le Japon ont déjà fait savoir qu’ils voteraient contre», regrette Jacques Carbonneaux, chargé de mission auprès de la CSFI sur les questions écologiques. Pour lui, cet amendement est totalement contreproductif, et ne règlera pas la question du trafic sur place.

Dans le document d’une quinzaine de pages qui accompagnent sa proposition, la Cites pointe du doigt le trafic illégal dont le pernambouc, fortement réglementé en 2007 (et qui depuis n’a pas fait l’objet de nouveaux quotas d’exportation) est victime depuis quinze ans au Brésil. « Un trafic qui retourne le ventre de tous nos artisans, et que nous dénonçons sans ambiguïté, tient à préciser Coraline Baroux-Desvignes. Mais la solution, c’est un contrôle plus ferme des exportations sur place, et non la mise à l’arrêt pure et simple du commerce international des archets en pernambouc.» Avis partagé par Arthur Dubroca, qui rappelle que si les chiffres des saisies évoquées par le Brésil (102 grumes cachées dans la propriété d’un archetier, 20 747 baguettes d’archets saisies) ont des allures d’argument coup de poing, «ces volumes ne sont qu’une goutte d’eau à l’échelle de la forêt atlantique».

Les orchestres dans le viseur

Pour Jacques Carbonneaux, la description de l’archèterie comme activité prédatrice ne passe pas. «On veut nous faire porter le chapeau de la déforestation, alors que depuis les années 1970 les archetiers participent à la replantation de l’espèce.» Depuis 2003, les archetiers du monde entier se sont regroupés au sein de l’IPCI (International Pernambuco Conservation Initiative), pour financer un programme de replantation. «Un programme biomimétique qui n’est ni à vocation commerciale ni du “greenwashing”. La très grande majorité des 340 000 arbres déjà replantés par l’IPCI a vocation à rester sur place», dit-il. Rappelant qu’«un seul arbre de pernambouc suffit à la production annuelle de la centaine d’archetiers français! »

La CSFI en est du reste convaincue: «L’archèterie comme la lutherie contribuent à sensibiliser autour de la nécessaire préservation des espèces menacées. C’est une arme contre la déforestation.» Un avis partagé par de nombreux musiciens. «Cette histoire de pernambouc, c’est l’arbre qui cache la vraie problématique: la déforestation au Brésil, qui, elle, n’a rien à voir avec l’archèterie», s’agace ainsi Sophie Bollich, violoniste de l’Orchestre national des Pays de la Loire et présidente de l’Union nationale des syndicats d’artistes musiciens (SNAM-CGT). Car au-delà du monde de la lutherie, c’est tout l’écosystème de la musique classique qui pourrait être touché par cet amendement. «Si le texte passe en novembre, nous aurons trois mois pour nous mettre en conformité… Déjà impossible pour nous, compte tenu de la surcharge administrative. Alors pour tous les simples propriétaires, qui auront besoin d’un certificat Cites pour entretenir, revendre ou simplement circuler d’un pays à l’autre avec leur archet , ça va devenir kafkaïen», avertit Arthur Dubroca.

La durée de vie d’un archet en pernambouc pouvant aller de plusieurs dizaines d’années à plusieurs siècles, tous n’auront d’ailleurs pas la possibilité de remettre la main sur la facture d’origine pour prouver que le pernambouc provient bien d’un stock d’avant 2007. « Et nous ne voyons pas comment les autorités de la Cites seront en capacité de répondre à toutes les demandes de musiciens», renchérit Coraline Baroux-Desvignes. Selon la dernière enquête menée par la Fédération européenne des organisations du spectacle vivant (Pearle), la quasi-totalité des cordes des orchestres européens utilisent un (le plus souvent deux) archet en pernambouc. «En France, le passeport qui devra être délivré par la Cites pour chaque archet sera valable trois ans et gratuit. Mais ce n’est pas le cas partout.» Pearle a calculé qu’une tournée de l’orchestre du Komische Oper de Berlin coûtera à la phalange 20.000 euros supplémentaires en formalités Cites.

Ne parlons pas des retards des passages en douane, ou du blocage des musiciens aux frontières. «Le risque est que les tournées, déjà éprouvées par le Covid, deviennent un tel enfer qu’un grand nombre d’orchestres y renonce», s’inquiète Aline Sam-Giao, directrice de l’Orchestre national de Lyon et présidente des Forces musicales. Les tournées ne seront pas les seules impactées. «Cela va rendre tout aussi compliquée l’invitation de solistes internationaux.» Ces derniers, à l’instar du violoniste Gidon Kremer (lire ci-contre) n’hésitent pas à faire entendre leur voix face à l’imminence de la décision.

Couleur exceptionnelle

Car archetiers comme musiciens en sont convaincus: on ne pourra remplacer les qualités du pernambouc. «L’archet en carbone, c’est efficace, concède Jean-Pierre Wallez. Pas fragile. Pas soumis aux changements hygrométriques. Mais avec le pernambouc vous entrez dans la corde et dans l’émotion tout de suite.» Une perception qu’Iris Brémaud, chercheuse CNRS du Laboratoire de mécanique et génie civil de Montpellier, préfère nuancer. «Sur le plan des propriétés mécaniques, même si l’on dispose encore de peu de données, on constate surtout son extrême variabilité d’un arbre à l’autre. Pour le reste, le pernambouc ne semble pas se situer dans des extrêmes de densité ou de rigidité par rapport à la grande diversité des bois.»

Ce qui est en revanche exceptionnel, poursuit la scientifique, «c’est sa couleur. Laquelle peut jouer un rôle non négligeable dans la perception que s’en font archetiers et musiciens». Sa couleur. Mais aussi «le très faible amortissement des vibrations qu’offrirait son bois de cœur». Est-ce là que résiderait le secret du pernambouc, et de sa valeur inestimable aux yeux des archetiers du monde entier depuis qu’un certain François-Xavier Tourte a posé les bases de l’archet moderne? En attendant la réponse, la CSFI entend bien aller au Panama en novembre pour faire entendre sa voix… Et rappeler que le monde de la lutherie porte aussi les valeurs de l’écologie ».

109 archetiers seraient aujourd'hui en activité en France. Un seul arbre de pernambouc suffirait à leur production annuelle

"L'expérience de la musique vivante transmise par nos instruments et nos archets est irremplaçable. Réglementer, contraindre ou empêcher la circulation de nos archets équivaut à étouffer à jamais notre language universel. L'archet est le vecteur de nos pensées et émotions musicales. Le ressort magique qui permet à mon violon de vibrer dans toutes ses dimensions. J'espère que nos autorités politiques et administratives auront la lucidité et l'intelligence de préserver notre art et notre civilisation musicale." Gidon Kremer, violoniste.

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